Quand Odette de Hérain, l'héritière de Pétain, travaillait pour l'un des plus grands faussaires du XXème siècle
Faire partie de la pétainosphère et travailler pour un faussaire: voici deux mondes auxquels Odette de Hérain fut confrontée au cours de sa carrière.
Issue de la famille Stern, elle a vu le jour dans le XVIème parisien, un dimanche 26 janvier 1902.
- Parenthèse post-napoléonienne: Le mariage aux Tuileries du petit-neveu de Napoléon Ier avec une Princesse de Mingrélie, Salomé Dadiani
Mariée une première fois à un Gompertz — en janvier 1925 — elle divorça au lendemain de la Seconde Guerre mondiale — en novembre 1945 — pour ensuite épouser le beau-fils de Pétain, le cinéaste Pierre de Hérain.
La cérémonie s’est déroulée dans le même arrondissement qui l’a vu naître, devenant ainsi la belle-fille par alliance du vainqueur de Verdun.
Le père d’Odette Mamie Henriette Stern — Alfred Edouard Stern — est né en 1869 à Bruxelles, en Belgique. Sa mère — Hélène Marianne Wallach — a vu le jour en 1879, au cœur de l’Alsace-Lorraine. (© Capture d’écran | Source gallica.bnf.fr / BnF | Bulletin des lois de la République française | Date: 1er janvier 1911)
Neuf ans auparavant, elle s’était fait adopter par sa tante, Marie Sarah Stern (veuve Bernheim) — ce qui la poussa à concaténer ce patronyme à celui de sa naissance.
Dès lors, sur certains documents administratifs du Ministère de la Culture, elle est présentée comme étant Odette Bernheim-Stern.
- Interlude maréchaliste: Portrait d’Alphonsine-Berthe-Eugénie Hardon, la première épouse de François de Hérain (devenue Madame Pétain en 1920)
En effet, en mai 1981, elle remit aux Archives nationales des lettres de la correspondance de son beau-père — le Maréchal — avec son épouse — Annie — pour un microfilmage.
Preuve de son implication directe dans la transmission de la mémoire de cette figure historique — désireuse au passage de le réhabiliter en s’investissant aussi au sein de l’ADMP, une association créée pour le défendre mémoriellement.
(© Capture d’écran | Source gallica.bnf.fr / BnF | [Catalogue de vente de monnaies d’or,… Antiquités nationales et Préhistoriques,… Epée royale de Paley])
Lorsque son second mari — Pierre — décéda en septembre 1972, elle devint son héritière.
Sachant que lui-même avait hérité de sa mère — Madame la Maréchale — la légataire universelle de son illustre époux décédé en 1951 sur l’Île d’Yeu, conformément au testament du fort de Montrouge rédigé le samedi 21 juillet 1945.
Une procédure judiciaire lancée par l’arrière-petit-neveu par alliance du héros verdunois — un certain Louis-Dominique Girard — tenta de prouver in iudicium la nullité de ce document au nom de l’article 26 du Code pénal.
Une démarche qui s’est révélée être un échec absolu, et qui couvrit d’infamie son instigateur.
Citation extraite de la page 121 de la biographie de Réal Lessard, L’amour du faux ; parue en 1988 aux Éditions Hachette.
On ne badine pas avec les testaments, surtout à titre posthume.
Excommunicado de l’ADMP, il participa — avec Pierre Bourget — à la rédaction d’un brûlot qui fit scandale dans les années 70: celui du journal de bord de Joseph Simon, le fameux geôlier ogien.
Mme Pétain y est dépeinte sous un jour peu flatteur… Salissant au passage sa postérité.
(© Capture d’écran du Téléjournal du 29 février 1988 | Chaîne de Radio-Canada Archives sur YouTube | Date: 15 mai 2021)
Dans une lettre adressée à son avocat, Maître Jacques Isorni, Odette de Hérain n’hésita pas à manifester son effroi face à tant de vilénie.
Quelques années plus tard, en 1982, il publia « Le condamné de la citadelle » — aux éditions Flammarion — pour redorer le blason de son plus célèbre client.
Un ouvrage qui permet à chacun de voguer dans les couloirs intimes de la pétainie.
Ce camp — qui s’est fédéré autour du Président vichyssois — marche depuis 1945 sur un chemin tapissé de ronces épineuses.
Loin d’être un bloc uni et monolithique, il a aussi ses querelles de chapelles et ses Judas.
De Jean-Louis Tixier-Vignancour — secondé par Hubert Massol — à Isorni, chacun veut sa part du Pétain.

(© Capture d’écran | Source gallica.bnf.fr / BnF | Paris-presse, L’Intransigeant | Date: 24 juillet 1951)
Un trésor sans coffre que tous ces nostalgiques de la parenthèse vichyste tentent de s’accaparer…
Condamné pour indignité nationale le mercredi 15 août 1945 par la Haute Cour de justice, tous ses biens — ainsi que tous ses actifs mobiliers et immobiliers — furent saisis pour être ensuite revendus aux enchères.
Sa croix fut d’autant plus lourde à porter, qu’il était âgé de 89 ans lorsqu’il entra — menottes aux poignets — au Fort de Pierre-Levée, faisant de lui le plus vieux prisonnier du monde.
À 95 ans, il était le doyen de l’humanité sur le plan carcéral ; un statut qui n’a pourtant suscité aucune compassion au sein de l’opinion tricolore.
Isolé sur le terrain politique, il pouvait malgré tout compter sur le soutien de son cercle proche.
Très régulièrement, son épouse — Annie — faisait la navette entre le continent et l’Île d’Yeu, effectuant systématiquement une escale à l’Hôtel des Voyageurs, établissement tenu par Gontran Nolleau-Seyrat.


(© Capture d’écran | Source gallica.bnf.fr / BnF | L’Echo du Soir | Directeur: Pierre Laffont | Date: 24 avril 1951)
Et c’est en 1947 qu’il rencontra celle qui devint sa belle-fille par alliance, Odette Bernheim-Stern.
En couple depuis Vichy avec Pierre — le fils unique de la Maréchale — ils ont fait le choix de se marier à Paris dans le très chic seizième.
Dans une lettre à sa femme — datée du mercredi 17 septembre 1947 — ce beau-père pas comme les autres a dit qu’il était prêt par avance à lui donner son admiration et sa confiance.


(© Capture d’écran | Source gallica.bnf.fr / BnF | La Dépêche de Constantine : journal politique quotidien | Date: 24 avril 1951)
Celle-ci lui offrit même un stylo à encre, afin qu’il puisse prolonger ses correspondances épistolaires depuis sa cellule ogienne.
Lorsqu’il fêta ses 95 ans, le mardi 24 avril 1951, c’est elle qui commanda le gâteau d’anniversaire ; orné pour l’occasion d’un nombre de bougies correspondant à son âge exact.
Une prouesse de pâtisserie relatée par l’infirmière Marie-Antoinette Combaluzier, dans son ouvrage « J’ai vu mourir Philippe Pétain », et qui témoigne de la grande importance qu’occupait cette figure historique dans le cœur de Madame de Hérain.
Citation tirée de la quatrième de couverture du livre évoqué ci-dessus ; paru en 1965 aux éditions Flammarion.
Jusqu’au dernier chapitre de sa vie, elle fut à son service.
Tentant d’égayer un quotidien carcéral miné par l’ennui et le déclin cognitif.
Le lundi 23 juillet 1951, date de son ultime départ, fut donc un déchirement.
Propos rapportés dans les Mémoires politiques de la journaliste Michèle Cotta — Ma Cinquième — parues en octobre 2023.
Sur les images retransmises par l’O.R.T.F, on la voit en larme derrière le cercueil du sauveur de Verdun.
21 ans plus tard, suite à l’expiation de son compagnon, elle devint son unique héritière.
Un statut qui revêtait apparemment d’un réel prestige et qui intéressa le très malicieux Fernand Legros.
Né dans les années 30 dans la ville égyptienne d’Ismaïla — tout comme un certain Claude François — il débuta une carrière de faussaire en peinture suite à sa rencontre avec le Hongrois Elemer Hoffman, qui se faisait appeler Elmyr de Hory.
(© Capture d’écran | Source gallica.bnf.fr / BnF | Études : revue fondée en 1856 par des Pères de la Compagnie de Jésus | Date: 1er mai 1975)
Pygmalion du jeune Fernand, l’élève a fini par surpasser le maître en terme de notoriété dans le petit microsome des contrefacteurs.
Notamment en recrutant en 1965 Madame de Hérain comme secrétaire — connue sur la place parisienne comme étant la belle-fille du Maréchal — et qui servit d’appât pour achalander une clientèle toujours plus prestigieuse (et donc toujours plus fortunée).
Un emploi de « rabatteuse » haut de gamme qui lui permit de subvenir à son confortable train de vie parisien.
Gérante dans sa galerie de Pont-Royal, elle n’était pas pour autant complice de ses forfaitures.
Extrait de la page 198 d’un livre de Roger Colombani ; paru en 1998 aux éditions Flammarion. Son nom n’est cité qu’une seule fois dans ce récit.
Le biographe Roger Peyreffite relata dans son roman — Tableaux de chasse — tous ses états de service pour ce faussaire fantasque.
Ses bureaux étaient alors situés dans un appartement de l’avenue Henri-Martin, dans le très bourgeois XVIème.
Jamais il n’osa l’appeler par son prénom — Odette — par déférence pour son rang symbolique au sein de la pétainocratie.
Extrait de la page 89 de l’ouvrage « Tableaux de chasse ou la Vie extraordinaire de Fernand Legros » de Peyrefitte ; paru en 1976 aux éditions Albin Michel.
Porteuse d’une particule depuis son mariage, elle avait des airs distingués d’aristocrate.
Comme la relique d’une France de moins en moins versaillaise. Surtout depuis le lundi 21 janvier 1793.
Lorsque la supercherie de son employeur fut éventée, en avril 1968, elle fut interrogée par les enquêteurs sans pour autant être inquiétée.
Interpellé à Genève, celui-ci a reconnu aux autorités être à l’origine de 80 faux.
Une prodigalité artistique qui fit sa légende dans ce milieu interlope.
Par la suite, Mme de Hérain travailla pour une autre galerie, et s’employa pour que son nom ne soit jamais associé à celui de Legros.
Extrait de la page 428 du même titre.
Ce qui est parfaitement compréhensible…
On devine que la parution en 1976 de la biographie — non-hagiographique — de Peyrefitte n’a pas dû la ravir.
En effet, son nom fut cité à 25 reprises par l’auteur.
Durant une décennie, ce succès littéraire n’a probablement pas contribué à hausser sa respectabilité dans le marigot parisien, qui n’était pas originellement acquis aux idéaux du maréchalisme…
Monsieur de Hérain est le premier époux d’Annie — le divorce fut prononcé en 1913 — et le beau-père d’Odette. (© Capture d’écran | Source gallica.bnf.fr / BnF | Les grands écrivains critiques d’art : Diderot, Stendhal, Musset, Baudelaire, Proudhon, Taine, Zola, Tolstoï, Valéry | Auteur: François de Hérain)
Elle qui expia à Neuilly-sur-Seine — fief d’un certain Nicolas S. — le vendredi 23 mai 1986.
Son fils unique, Philippe Gompertz — issu d’un premier mariage — refusa de reprendre le flambeau du pétainisme sur le plan patrimonial.
C’est donc tout naturellement qu’il opta pour un auto-déshéritage en bonne et due forme.
D’une infinie discrétion, il repose depuis novembre 2016 aux côtés de Madame la Maréchale, à la XXIXème division du cimetière du Montparnasse.



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